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.à la ligne
paperjam | Février 2012 | économie & finance
Pierre Sorlut.
Le 20 juin 2011, le Financial Times indiquait que la décision prise par l’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Numbers) de permettre aux organisations la création et l’acquisition de nouvelles extensions dans le protocole Internet, constituait le « plus grand chambardement dans le système des noms de domaine depuis la création du .com en 1995 ». L’autorité internationale chargée de l’attribution et de la gestion des noms de domaine génériques de premier niveau va donc « offrir » la possibilité de remplacer les .com, .org, .net et compagnie par des marques (ou des appellations), pour former des .canon, .hitachi ou .sap, entreprises qui ont déjà annoncé leur candidature. « L’un des buts de l’ICANN est de donner plus de choix au consommateur et d’introduire plus de compétition dans le secteur », explique Rod Bekstrom, président de l’organisme. Une porte vers une nouvelle dimension économique est par conséquent ouverte ; ou plutôt entrouverte.
Montrer patte blanche
Car, d’abord, la période de souscription est courte.
Après sept années de discussions dans les couloirs
de l’organisation basée à Marina Del Rey en
Californie, les autorités ont décidé de n’accorder
que quatre mois pour postuler, à partir du 12 janvier.
Le 13 avril 2012, il sera trop tard et aucune
date de réouverture des extensions n’est prévue.
Ensuite, le ticket d’entrée n’est pas donné. Il y
a 16 ans, se procurer l’appellation « point com »
coûtait une centaine de dollars pour deux ans.
Aujourd’hui, l’achat d’un generic Top Level Domain
(gTLD) – idiome éminemment jargonneux pour
désigner les labels figurant après le dernier point
de l’adresse Internet – coûte 185.000 dollars. Et
ce n’est pas tout. Par la suite, il faudra à l’heureux
propriétaire du « .machin » débourser annuellement
entre 25.000 et 50.000 autres billets verts
pour l’entretenir. Pourquoi un tel coût ? Pour éviter,
autant que possible, le cybersquatting, ou l’occupation
de noms de domaines par des individus
ou des organisations mal intentionnés. En sus, pour
l’acquisition de l’extension, le candidat doit faire
parvenir un cahier des charges faisant mention de
la stratégie envisagée et de l’organisation de la gestion
technique du suffixe, ainsi que les garanties
financières apportées pour la viabilité du projet.
Comme l’ICANN l’explique, posséder un suffixe
« implique un certain nombre de responsabilités
importantes vu que l’opérateur d’un nouveau
gTLD dirige une des pièces de l’infrastructure visible
de l’Internet ». Pour acheter un nom de domaine, les
organisations doivent adresser leur candidature
directement à l’organisme international. Le circuit
pour l’obtention d’une adresse Internet s’en
trouve du même coup chamboulé.
Jusqu’à aujourd’hui, le « gouvernement » du web
cède seulement la gestion des noms de domaines
de premier niveau, génériques (22) ou géographiques
(environ 250), à des sponsors ou des registres.
Ces entités, sous la forme de société ou
d’association, organisent, administrent et gèrent
ces extensions. Au Luxembourg, DNS-LU, dépendant
de la fondation Restena (organisme public)
est responsable de l’extension « pounkt ellou ».
Sa mission inclut la maintenance des bases de
données et des services de recherche publics,
l’accréditation des bureaux d’enregistrement,
l’enregistrement des noms de domaine demandés
par les bureaux accrédités et l’exploitation des
serveurs. En échange, le registre perçoit une redevance
fixe sur chaque nom de domaine déposé
dans son extension. La partie commerciale est,
elle, assurée par les registraires. Ces derniers,
autrement appelés registrars ou bureaux d’enregistrement,
rétrocèdent les noms de domaine : ils
alimentent un véritable marché en les vendant à
des registrants. 54 registraires sont accrédités
auprès de DNS-LU. On compte, entre autres, parmi
les principaux luxembourgeois : Crossing Telecom,
ArianeSoft, e-Biz Solutions, root ou encore Web
Technologies.
En permettant l’acquisition des gTLD, l’ICANN
passe outre les registres et les registrars. Mais en
théorie seulement, car certains bureaux d’enregistrements
et leurs excroissances spécialisées dans
l’administration des noms de domaines s’accaparent
un rôle dans la redistribution des cartes.
Comme les nouvelles extensions permettront
aux entreprises de mettre leur marque et leur
image au premier plan de l’Internet, de mieux protéger
leurs droits de propriété intellectuelle ou de
vendre des noms de domaine (à des distributeurs
par exemple), alors une activité sera potentiellement
générée, en interne ou en externe.Au Luxembourg,
les sociétés de conseil et de gestion de
noms de domaines se placent. C’est le cas de
Deloitte, eBrand Services et OpenRegistry avec
leur produit « time2dot ». Elles préviennent les
organisations des risques qu’elles encourent en
ne souscrivant pas à l’appel d’offre sur les gTLDs.
Les enjeux de sécurité sont importants. Ne pas
acquérir le nom de domaine de sa marque, c’est
laisser l’occasion à son concurrent ou à des
cybersquatteurs de jouer avec son identité.Ces
sociétés promeuvent également l’initiative en faisant
part des éventuels bénéfices à tirer, pour leurs
clients, de l’acquisition d’un gTLD. Lutz Berneke,
CEO de EuroDNS et de eBrand Services, se mue en
conseiller communication pour vendre la possibilité
de faire le buzz lors du lancement de l’extension
éponyme. De nouveaux business models peuvent
également être dégagés ; en louant « l’enseigne » à
des sociétés exploitantes, par exemple.
Partage de dot
Bref, les déclinaisons du suffixe alimentent les
fantasmes et, selon M. Berneke, entre 500 et
1.500 groupes devraient postuler. « La marge d’erreur
est grande, car certaines préfèrent rester sous
le radar. » Et le Luxembourg doit devenir leur terrain
de jeu. Les gestionnaires de noms de domaines
comme eBrand Services usent des traditionnels arguments commerciaux pour vendre
le Grand-Duché : la stabilité politique et fiscale,
un vaste réseau de traités de non-double
imposition pour rapatrier les profits, des directives
européennes ne taxant pas les dividendes
intra-groupes au sein de l’UE, des autorités facilement
accessibles...
Ils comptent en fait convaincre les groupes
internationaux de créer une filiale au Luxembourg,
sans forcément de substance, afin de gérer leurs
intérêts liés à l’utilisation du nom de domaine.
Mais le suivi sera en réalité effectué par le gestionnaire
et le cabinet de conseil qui empaquettent
le tout dans un concept de one stop shop. Les
sociétés soeurs d’EuroDNS, eBrandServices et
OpenRegistry ont recruté respectivement 10 et
cinq personnes, et visent une augmentation du
chiffre d’affaires de 30 %. Des start-up émergent
également. C’est le cas de .Dotsport qui, depuis
le Luxembourg, souhaitera se rapprocher des
registraires d’un maximum de pays pour vendre
un gros volume de noms de domaines, finissant
par .sport, que la société eschoise aura au préalable
achetés.
Ainsi ce trimestre revêtira une importance
majeure pour le gouvernement luxembourgeois
qui a beaucoup misé sur les nouvelles technologies,
notamment via la loi du 19 décembre 2007
qui accorde une exonération fiscale de 80 % aux
revenus acquis par l’usage ou la concession de
noms de domaine. L’ouverture de ce nouveau
marché signale le début d’un nouveau paragraphe
de l’e-économie dont le Luxembourg aimerait
écrire quelques lignes.
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